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11/01/2015

Souvenir d'enfance.

Rachid, je me souviens de lui comme si c'était hier. On avait 6 ans. La première chose que j'ai vu de lui, ce sont les auréoles que la morve qui coulait de son nez faisait sur son visage lorsqu'il l'essuyait du revers de sa main. Cela m'avait un peu repoussé. Mais immédiatement ensuite, j'ai été irresistiblement attiré par son visage d'ange, ses grands yeux bruns et ses longs cils. Je voulais être son ami. Je l'ai suivi à la sortie de l'école. Cette école d'un petit village de la campagne française. J'ai marché à côté de lui. Nous avions un tronçon de chemin commun pour rentrer chez nous. Je ne parlais pas. Même si j'avais le vocabulaire, l'intelligence, je n'avais pas encore la capacité de communiquer autre chose que quelques mots, quelques phrases. Même si je comprenais tout ce qui se disait autour de moi.

Je marchais à ses côtés, le fixais sans le quitter un seul instant du regard. C'était ma façon de communiquer. Je lisais tout sur son visage, je faisais des liens avec toutes les bribes de ce que je connaissais de sa vie. Il était arrivé assez récemment en France, ne parlait pas le français je crois, ou si peu.

Il était ostracisé par les enseignants, par les élèves. Personne pour se pencher vers lui, l'aider à se laver le visage avant d'entrer en classe - Rachid n'avait pas l'eau chaude chez lui - lui donner un mouchoir et lui apprendre à s'en servir... je sais, ce n'est pas le rôle des enseignants!

Géné par mon silence, à moins que ce ne fut par le sien, par sa propre incapacité à communiquer, il m'a évité les jours suivants.

La suite de ma vie a été un tel boulversement que je ne l'ai jamais revu.

Je suis retourné dans ce village, il y a quelques temps. J'ai appris que Rachid avait été abbattu récement par la police à la suite du hold-up d'une banque. Je me suis dit "pauvre Rachid, il n'a jamais eu de chance!".

Puis j'ai réfléchi. Et j'ai rectifié. Non Rachid a juste été victime d'une suite ininterrompue d'injustices, d'ostracisme, de mise au ban, de condamnation avant même d'avoir pu justifier sa simple existence. Un enfant si jeune se doit-il de le faire? Stigmatisé par son lieu de résidence, logement insalubre comme la France en compte encore tellement aujourd'hui. Le gouvernement ferme les yeux!

Il y a une quantité innombrable d'enseignant qui vont bien au delà de leur tâche assignée. Rachid n'a pas eu la chance d'en rencontrer un quand tout était encore possible. Il a dû décrocher rapidement du système. Sa mort m'a profondément choqué parce que j'ai vu sa vie. Ce que je n'ai pas vu, je l'ai imaginée au travers de celle de tous mes amis plus ou moins dans sa situation... j'ai revu ma propre vie. On a été longtemps des survivants. Moi plus longtemps que lui.

22:47 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Quelle note c'est beau et triste à la fois !

Écrit par : Daisy | 23/02/2015

comme la vie, belle et triste parfois!

Écrit par : sdf...de luxe! | 01/03/2015

Les commentaires sont fermés.